VOYAGE AVEC ...

Michèle... au LIBAN

Mes cèdres nus

 

Mes cèdres nus ont froid

la montagne est déserte

pas une âme qui vive

et le silence est lourd…

Les rayons de soleil

ignorent leurs complaintes

Mes cèdres nus que j’aime

me transpercent le cœur

 

Mes cèdres solitaires

se recroquevillent, se taisent

se chuchotent des mots

que l’écho n’entend pas

Des souffles qui résonnent

vibrants de désespoir

poignant dans la vallée

de l’errance et l’oubli

 

Mes cèdres nus se voilent

se murent dans leur taudis

Ils boivent les absinthes

gisantes à leurs pieds

un jus fruste et amer

que leur offre le sol

sentiment de rupture

et d’ultime abandon

 

Mes cèdres nus frémissent

sous l’ombre de leur ciel

les rayons de lumière

négligent leurs soupirs

et l’air de mon pays

étouffé par les ombres

les couvre dans le noir

de la nuit absolue

 

Mes cèdres nus se meurent

à l’aurore du temps

comblés par le chahut

des montagnes qui pleurent

mes cèdres nus respirent

un air lourd de douleur

leurs branches les enlacent

en les berçant tout bas

 

 Michèle M. GHARIOS

Extrait de son recueil " Apartheid"

( Dar An-Nahar)

GEORGE et ALFRED au DANIELI

 

Les amants terribles

 

  Rencontrés en juin 1835 au cours d’un dîner parisien, George et Alfred sont devenus amants un mois plus tard. Mais Alfred est difficile à vivre, jaloux, de tout, de tous, de rien, des amants passés, des expériences amoureuses de George. En décembre ils partent pour l’Italie. Ils ne le savent pas encore mais c’est déjà le début de la fin de leur histoire d’amour. Durant la traversée Marseille-Gênes et de son propre aveu : «... Musset comme une bête, / A mal à l’estomac. »  Mais à Gênes, puis à Florence et à Venise, c’est George qui tombe malade, la dysenterie.

 

  Il peut faire froid à Venise, très froid, aussi froid que le marbre des statues devant lesquelles George frissonne. George grelotte, seule dans la chambre d’hôtel sous une triple épaisseur de couvertures. Elle a dû écourter leur promenade dans les ruelles humides, pliée en deux par une de ces crises qui lui tordent le ventre et lui font souiller jupons et draps, l’humiliant devant son amant et les femmes de chambre du Danieli. Alfred l’a laissée rentrer seule, les femmes malades, il vient de le découvrir, très peu pour lui ! Plutôt se réfugier une fois de plus dans les tavernes et les bordels, jouissance et oubli dans l’alcool et le lit des prostituées. George ferme les yeux et s’enfonce sous les draps. Ne plus voir. Ne plus voir cette chambre, la plus belle de l’hôtel, où le premier soir, main dans la main, ils se sont extasiés face au Grand canal. Premiers jours prometteurs après l’enfer de Gênes et de Florence. Qu’il ne rentre pas de la nuit, quelle importance ! Dormir... dormir sans entendre ces mots, si durs, qu’il lui a lancé hier encore lorsqu’il a voulu malgré tout lui faire l’amour : « Pas aussi douée que les putes ! » Dormir sans se sentir vidée sous elle.

  La porte s’est ouverte... une femme de chambre suivie d’un homme qu’elle présente à George : un médecin, jeune, Pietro Pagello, que le directeur de l’hôtel a fait chercher, cette pauvre dame ne peut rester ainsi sans soins ! « Je vais vous sortir de là » dit le bel Italien. Parce qu’il est beau ! Et compétent, sûrement. Je suis vieille à faire peur pense George en le laissant l’examiner.

  George guérit. Mais, fin janvier, abus d’alcool ou prédispositions, Musset sombre dans de terrifiantes crises de délire où il manque même, un soir, d’étrangler sa compagne dans la chambre de l’hôtel Danieli.

   Pietro Pagello est revenu. Plusieurs fois. Alfred, enfin calmé, s’est endormi. A l’autre bout de la chambre, face au Grand Canal qui se noie dans le froid de la nuit, George et le médecin veillent côte à côte. La jeune femme s’est laissée glisser au fond du fauteuil, yeux clos, les mains abandonnées au creux de sa jupe. Elle soupire. Tout va bien ? s’inquiète Pietro à mi voix. Tout va bien mieux. Il semble à George qu’elle émerge à nouveau des ténèbres. Qu’écrirez-vous sur Venise ? demande encore le médecin. Que Pietro est jeune et beau disent les yeux de velours dans l’obscurité de la chambre... mais on ne dit pas ces choses là, ici. Ecrire, oui. « Au stupide Pagello », c’est écrit sur l’enveloppe qu’elle tend au médecin en le raccompagnant jusqu’à la porte. « Avons-nous des cœurs semblables ? » c’est ce que Pietro peut lire au bas de la lettre. Et plus si affinités...

Et dès le lendemain, cœurs et corps semblables se rejoindront tandis qu’à côté Alfred revient à la vie et à la jalousie.

   Musset veut rentrer en France, ce qu’il fait, seul, le 29 mars. Et les deux amants terribles de verser des larmes d’adieu passionnées sur le quai de Mestre.

  Le soleil de mars sait être vif quand il revient de son long voyage d’hiver, illuminant la lagune de teintes de rose sous l’étrave des gondoles. Assis à l’arrière, derrière le gondolier, serrés l’un contre l’autre, muets, George et Alfred ont vu s’éloigner la ville dans le froid du petit matin, l’heure des réveils amoureux dans une vie dont ils ont perdu la clé mais pas le souvenir. Sur le quai de Mestre les mains glacées de la jeune femme cherchent celles de son compagnon qui l’enlace fougueusement comme aux premiers temps de leur amour. Prends soin de toi. Ecris-moi. Je t’aime encore. Je t’aime. Et des larmes, sincères et déchirantes comme peuvent l’être les pleurs des amants. Musset s’éloigne. George redescend dans sa gondole, noire et funèbre. Seule.

 

   George Sand reviendra en France avec le beau médecin. Musset lui adressera des lettres d’amour enflammées et Pietro Pagello repartira vers l’Italie, vaincu par tant de passion.

   Les amants maudits iront d’amour fou en désespoir, de séparation en réconciliation. Ils penseront au suicide et se sépareront définitivement en mars 1835 après deux ans à peine d’une liaison tumultueuse.

   L’année suivante Musset fera paraître «  La confession d’un enfant du siècle » transposition à peine voilée de leur liaison.

   Vingt ans plus tard, après la mort du poète, George écrira «  Elle et lui ».

 

Annie Mullenbach-Nigay