TEXTES, et autres, DES AMIS

 

 

« Pas… nique à bord ! »


Michèle Obadia - Blandin

 

Lasse d’un célibat, racorni par quarante ans de mauvaises habitudes, je fus tentée par un tout nouveau concept de croisière… Persuadée que sillonner les eaux turquoises des îles  grecques pendant une semaine, pimenterait une vie affadie et permettrait de rencontrer enfin l’âme soeur, j’embarquai dans la brume du port de Marseille à bord du « Meetic Croisy », par un étouffant matin d’été…

 

 Mes premiers pas sur l’immense paquebot furent assez déroutants. Après une course, digne de celle de la carte aux trésors, je parvins à localiser ma cabine où la série des déconvenues démarra. La découverte d’une cellule, assez spartiate et sans ouverture sur l‘extérieur (seul un faux hublot plaqué sur le mur faisait illusion), me laissa un instant perplexe. Toutefois, n’étant pas sur cet hôtel flottant pour une cure de sommeil, je fis fi de ce détail pour me concentrer sur la tenue à revêtir aux abords de la piscine. Après moult hésitations, j’optai pour un des maillots de ma collection. Parée d’un paréo de soie sauvage aux impressions chamarrées, je jetai un coup d’œil dans le miroir face au lit. Le reflet d’une silhouette, aux antipodes des stockfischs glamour et glacés des couvertures de magazines, transforma mon sourire en grimace dépitée. Feue ma taille de guêpe (transmutée en frelon), s’était alourdie de disgracieux capitons graisseux. Seule consolation, avec cette bouée gélatineuse, je ne coulerais pas à pic !

 

Sans m’appesantir sur d’inutiles regrets concernant l’abus de plateaux télé, généreusement tartinés de nutella, je tâtonnai longuement à travers les coursives avant de m’installer près du jacuzzi sur un des transats, alignés en rangs d’oignon. En position allongée, mon ventre de bouddha me sembla moins proéminent. Alors que je guettai discrètement l’apparition d’un Prince Charmant, une serveuse, au faciès asiatique et à la tenue impeccable m’offrit de déguster un cocktail, pompeusement baptisé : « neige d’enfer ». Le goût, à la fois aigrelet et puissant des agrumes (orange sanguine, pamplemousse) mixé au détonnant mélange : vodka-gin, le tout saupoudré de flocons de glace pilée, provoqua aussitôt des aigreurs d’estomac, doublées d’hallucinations. Le pont sembla soudainement métamorphosé en gigantesque pré, où une nuée de naïades avait germé, telles des pâquerettes. L’effet combiné du soleil et de l’alcool me plongea alors dans un profond sommeil…

 

À l’issue de cette sieste réparatrice, la vision psychédélique ne s’était malheureusement pas estompée. Un rapide tour d’horizon me laissa pétrifiée. J’avais beau scruter. Aucun mâle ne rôdait autour de la piscine.

 

L’inquiétude commença à me gagner pour totalement m’envahir à la relecture du programme, expressément extrait de mon sac de plage. L’intitulé de la croisière me fit froid dans le dos : « Farandoles de fariboles à Lesbos »… Les réservations de dernière minute via le Net sont parfois surprenantes. Cette fois, mon étourderie et ma précipitation m’avaient joué un curieux tour.

 

Tout espoir de croiser le Prince charmant étant évanoui, je sentis une vague de panique me submerger. Fuir ces amères vacances en mer s’avérait indispensable. Sans y réfléchir davantage, je plongeai spontanément en direction de la bien aimée « Bonne Mère ». Au même instant, j’entendis avec soulagement mon radio-réveil tintinnabuler…

A Christian...

 

 Nathalie Lescop-Boeswillwald

 

A cloche-pied

sur l’ardoise des jours,

Je déambule le cœur empli de toi...

Envie de sourire à la vie

Même si l’absence

impose son rythme

Trop souvent...

Aimer, c’est peut-être

tout simplement

Etre cette étincelle

dans le regard de l’autre

Et s’émerveiller

à chaque aube nouvelle

D’exister pleinement

Parmi ces ombres

qui nous hantent...

 

Jeudi de soleil et d’azur

Qui respire le bonheur

D’être deux

Pour un même devenir...

 

Jean CALBRIX

 

Maman, il faut que tu reviennes !

 

         Je ne sais pas ce que je fais dans cet hôpital. J'ai les jambes ankylosées et j'ai mal au crâne. Viens me chercher, maman. J'ai besoin de toi, j'ai besoin que tu me serres très fort dans tes bras. J'ai dans les oreilles un bruit d'enfer, je ne me souviens plus de rien. On devait aller en vacances chez tante Germaine à Saint Ouen, elle va nous attendre. Tu te souviens, l'année dernière on a fait de grandes balades dans le bois des Ecureuils et on a joué à cache-cache, mais je te trouvais toujours car ta grande robe bleue dépassait de l'arbre derrière lequel tu te dissimulais. On a bien ri, maman. Je n'ai pas été très sage non plus. Avec mon cousin Paul, nous avons piétiné toutes les salades du jardin du père Emile. Quelle partie de rigolade ! Quand tu l'as su, tes grands yeux bleus m'ont incendié et j'ai eu beaucoup de remords de t'avoir fait de la peine. On est si bien ensemble, maman. J'ai peur que tu nous quittes tous les trois papa, ti-Pierre et moi comme tu l'as fait au mois d'avril. Je regrette de t'avoir trahie, maman, mais je ne comprends pas pourquoi papa s'est mis en colère pour une chose pareille. J'avais très soif dans mon lit ce jour-là. Tu me rationnes l'eau parce que je fais pipi au lit. Je me suis relevé pour aller boire au robinet de la cuisine et je t'ai trouvée là assise sur les genoux du voisin. Tes grands yeux bleus se sont ouverts tout grands et tu m'as dit précipitamment qu'il était venu réparer les chaussures mais qu'il ne fallait pas le dire à papa, papa qui était parti à une réunion Ça ne me paraissait pas un secret que de réparer les chaussures, qu'est-ce qu'il y a de grave là-dedans ? Le jour où tu étais partie au marché avec grand-père, papa m'a demandé si le voisin était venu à la maison. Il a insisté et je t'ai mouchardé, je lui ai répété le secret que tu m'avais confié, et quand vous êtes revenus, il a crié très fort après toi et t'a traitée de putain. Je n'ai rien compris. Une putain, c'est quoi au juste ? Tu m'as regardé, tes grands yeux bleus m'ont encore incendié et cette fois-là il y avait en plus une lueur mauvaise qui m'a fait peur. Et puis tu es partie, grand-père te courant derrière. Tu étais en larmes, rouge et tout échevelée. Tu nous as manqué beaucoup tu sais, et j'ai beaucoup pleuré. A la fin du mois, papa est allé te rechercher chez grand-père et grand-mère et tu as bien voulu revenir. Oh ! quel bonheur quand tu as franchi la porte. Tes grands yeux bleus m'ont fixé avec indulgence, j'ai su que tu m'avais pardonné. Que j'ai mal à la tête, maman ! Viens je t'en supplie. On retournera au Jardin des Plantes avec ti-Pierre pour faire voguer sur le bassin le nouveau bateau que grand-père m'a offert hier quand il est venu me voir. Il a une belle voile bleue comme ta robe bleue. On ira voir aussi les oiseaux dans les serres et tu nous payeras une grenadine. On prendra le tramway pour revenir. Ce sera bien, maman. Papa est venu tout à l'heure. Il a été très gentil avec moi. Il m'a apporté des mandarines et un petit ours en peluche pour que je ne m'ennuie pas. C'est drôle, il essayait de faire sa grosse voix toute petite. Je lui ai demandé ce que j'avais et il m'a dit que ce n'était pas grave, qu'il m'expliquerait à la maison. J'ai réclamé après toi et il m'a répondu qu'il ne fallait pas que je m'inquiète, que pour l'instant tu étais partie, mais que... Mais il n'a pas fini sa phrase. Il avait comme quelque chose dans la gorge qui se coinçait et ses yeux brillaient. Dis, maman, tu n'es pas repartie comme l'autre fois ? Est-ce que j'ai fait quelque chose qui t'as mise en colère ? Je t'en supplie, maman, il faut revenir, j'ai besoin de toi, j'ai besoin de tes baisers. Toi seule tu peux m'empêcher de souffrir. Je te promets, je ne te désobéirais plus. Je n'emmènerais plus Minouchon à ton insu. Oh oui ! je me souviens maintenant, je l'avais enveloppé dans mon polo, je savais bien que tu ne voulais pas que je l'emporte en vacances avec nous. Je lui avais dit d'être sage et il m'a compris je crois. Tu n'as pas remarqué que je l'avais glissé sur la banquette arrière derrière mon sac à dos quand papa a démarré la voiture. Oh ! je m'en veux, maman, de t'avoir désobéi. C'est sûrement pour cela que tu es partie. Oh oui ! ça me revient. C'est de la faute à ti-Pierre tout ça. Il a vu sa queue qui dépassait et il a tiré dessus. Minouchon a sauté sur l'épaule à papa et papa s'est brusquement tourné vers toi en te criant putain. En même temps, je ne me souviens plus très bien, je crois qu'il a freiné très fort. Tu as dû descendre et t'en aller. Tu devais être très en colère contre moi. Je te promets, maman, je ne te désobéirai plus. Il faut que tu reviennes, maman, il faut que tu reviennes.

 

 

Thibaud

 

 

 

Cœur

 

 

Le cœur est une forêt

Aux cimes des édens,

Refuge aphrodisiaque

Des roses idylliques.

 

Le cœur est la prunelle

De tendresse et d’amour,

Le doux nectar sucré

Des pollens retrouvés.

 

Le cœur est une fleur, fanée,

Epuisant les pleurs de la trahison,

Rosée de la déception.

 

Le cœur est un poème

Qui rime avec le temps,

Il vit quand tu dis oui,

Il meurt quand tu dis non.

 

 

"PATOU" photo de Julie BOILLOT

 

Désirée BOILLOT

 

Mon chat, sa belle vie et moi

 

Le matin, quand il m’arrive de regarder, avant de partir, notre gros chat roux pelotonné sur le radiateur, indifférent à tout, les vers de Jacques Prévert chantant la Seine remontent à ma mémoire, légèrement transposés :  

Patou a de la chance

Il n’a pas de souci

Il se la coule douce

Le jour comme la nuit

Et j’envie soudain sa soyeuse nonchalance. Moi aussi, j’aimerais bien faire l’éponge sur un radiateur tiède, tout en regardant la pluie tomber à travers le carreau. Flic, flac, flic, flac, courez bonnes gens, la galère ne sera pas pour moi…

L’animal n’en reste pas là. Au retour des beaux jours, il secoue la torpeur et retrouve son instinct dans le jardin d’Ardèche. Il s’en donne à cœur joie sous le soleil, se roule dans la terre, grimpe aux arbres, chasse à la belle étoile, attrape les sauterelles, les mulots, les moineaux et tous les papillons qui passent, hume à loisir les fleurs, les arbustes, les buissons au fond desquels il aime se tapir, mais dès qu’il réintègre le bercail citadin, il redevient ce matou flemmard qui sort de son couffin pour aller s’allonger sur un radiateur. Et puis pas question de transiger sur l’horaire de sa pitance. L’heure, c’est l’heure. Monsieur m’attend sur le seuil et se rappelle à moi en poussant des grognements d’impatience, comme si mon retour devait obligatoirement coïncider avec le tomber de croquettes dont je m’acquitte comme un esclave dévoué, les yeux sur la pendule. Son système digestif est si précis que je n’ai pas besoin de consulter ma montre lorsque, le week-end, il vient me lécher les joues et les mains à coups de langue râpeuse, pour m’ôter toute envie saugrenue de faire la grasse matinée. Je sais qu’il est sept heures, ou presque...

Si l’animal s’octroie de belles plages de repos absolu dans la journée, il déteste les flemmards qui paressent au lit, surtout le dimanche. A peine a-t-il flairé une tentative de retour à l’oreiller qu’il se met à gratter à la fenêtre, pour exiger un accès immédiat au toit. Je me lève, remonte les volets en bâillant, ouvre la fenêtre en grand. Aussitôt, Monsieur bondit sur la balustrade, fait son tour, gratte la terre de la jardinière, mâchouille son herbe à chat, claque des dents dès qu’il aperçoit un pigeon survolant son territoire, mais, à la première goutte de pluie sur la truffe, il rapplique au galop pour miauler contre le carreau et me signaler que ce n’est pas un temps à mettre un chat dehors.

J’essaie de me rendormir. Peine perdue ! Monsieur vient faire ses griffes sur le sommier auquel il s’accroche à l’envers, sans doute pour faire le tour plus vite, un jeu dont il raffole, le lit beaucoup moins, mais je laisse faire. A quoi bon le priver d’un petit plaisir ? Au point où en sont les choses, elles ne peuvent pas se dégrader davantage… Ajoutons à ces fantaisies que dès l’instant où l’animal repère des fleurs sur la table, une envie impérieuse le pousse à aller s’abreuver dans le vase et à se purger avec les tiges d’ornement qu’il tire du bouquet une à une. Quand il n’y en a plus, il passe aux fleurs, dont il mâchouille les pétales en fermant un œil. J’ai beau planter avec obstination de l’herbe à chat hollandaise sur le toit, l’animal préfère de loin les bouquets de fleurs fraîches, surtout les roses contre lesquelles il agace ses moustaches, avant de se poster devant la télé.

Car le noble animal apprécie hautement les soirées où l’un de nous s’effondre sur le canapé, la télécommande à la main. A peine s’est-on allongé qu’il bondit sur les jambes pour y coucher ses six kilos de fourrure, sa petite tête joufflue fixant l’écran avec insistance. Par moments, il laisse aller ses griffes contre le mollet ou le genou de sa victime, afin de prévenir tout mouvement inconsidéré qui pourrait troubler son repos. S’il ne rate aucun western avec Clint Eastwood, il se délecte des émissions animalières avec envol de canards qu’il surveille au ras du poste, en émettant de petites vibrations gutturales, pour signaler son intérêt félin. Il aime aussi beaucoup la douce chaleur de la lampe sous laquelle il fait bon couver. Lorsque je cède à l’envie d’écrire, l’animal saute sur la table et se glisse sous l’abat-jour en gonflant un peu sa fourrure, comme le font certains oiseaux pour aérer leur plumage. La chaleur aidant, il ronronne comme une locomotive autour de mes idées. Quand il a fini de se chauffer, il se lance dans une inspection minutieuse de la table, hume les papiers, souffle dessus, furète, me regarde en plissant ses grands yeux jaunes, frotte ses babines contre le pot à crayons, de plus en plus fort, jusqu’à le faire tomber, observe les dégâts les oreilles en avant, puis, voyant que je poursuis en soupirant l’exercice imbécile du lancer de doigts sur les touches, il se penche un peu, suit du museau les lettres qui s’alignent à l’écran, traverse le clavier et pose son séant sur la touche Suppr.

 

Minuit… Il est grand temps d’aller se coucher.

  

Pierre MANGIN

 

 

BOITE A IMAGES

 

 Les lectures de l'enfance laissent en nous des marques indélébiles. Chez mes parents nous n'avions pas la télévision. Elle ne manquait pas particulièrement à l'enfant que j'étais alors. Le plus délicat était d’apprendre à négocier ce moment critique que représentait pour moi le lundi matin… Quand à l'école tous les copains commentaient le film de la veille. Celui qui passait à la télé... Dans la cour nous n'étions pas nombreux à être exclus ipso facto de la conversation générale. Trois ou quatre, pas davantage.

Les enfants sont cruels. Il fallait ruser pour ne pas être définitivement considérés comme des bêtes curieuses, indécrottables de niaiserie et d'ignorance. Pour ne pas être relégués dans le camp infréquentable de ceux qui « n'avaient pas la télé… » Pour ma part, j'avais mis au point une technique infaillible. En décidant de faire de ma différence non pas une tare handicapante mais une plus-value ; en transformant le manque supposé en richesse supplémentaire infiniment enviable. J'étais devenu malgré moi un militant infatigable de la cause des non possesseurs de poste de télévision. Ma méthode était simple : j'écoutais d'un air blasé les élégies du programme télévisuel de la veille avant de parler avec passion du livre que j'étais en train de lire. J'expliquais ensuite l'avantage indéniable de la lecture sur la télévision. D’abord je choisissais mon livre parmi des dizaines de milliers d’ouvrages. Ensuite je me forgeais moi-même les images. Au lieu de les subir bêtement, je me les inventais ! Et puis je pouvais revenir en arrière, reprendre où je le désirais. Je pouvais tout aussi bien avancer, pour mettre un terme à un suspens insoutenable. Avec des pointes de lyrisme dans la voix je décrivais le plaisir que j’avais à retrouver mon livre où et quand bon me semblait. En ce temps-là le quotidien des adolescents n’était pas encore envahi de téléphones portables et autres lecteurs MP4. Seul le livre seul pouvait se glisser au fond d’une poche ou d’un sac… Un point troublait les consciences profondément. C'est quand je parlais de tel livre subtilisé sur les plus hautes étagères de la bibliothèque paternelle… Et qui décrivait des trucs que mes pauvres copains téléphages ne pouvaient pas même soupçonner ! Il est vrai que la pudibonderie des programmes de mon enfance (on parlait encore d’ORTF), m’autorisait cet argument.

Si cela ne suffisait pas je prenais un air condescendant pour vanter les mérites du cinéma. Du vrai, avec les fauteuils en velours rouge, le grand écran et tout !

— Vous savez, moi la télévision… C'est si petit que j'ai du mal à voir. Tenez ! Samedi je suis allé voir le dernier Bebel au Rex. C'est tout de même autre chose…

Si ce dernier cheval de bataille n'achevait pas d'épater l'assemblée, alors je n'hésitais pas à inventer quelque anecdote palpitante vécue justement à l'heure du film, à l'heure où ils avaient tous les yeux rivés sur le petit écran. Manière de leur faire sentir que pendant ce temps la vie continuait. La vraie vie ! Mes lectures me fournissaient une mine inépuisable d’aventures à m’octroyer. Et je n'avais pas mauvaise conscience à fabuler ainsi. J'avais dix, douze ans et m'étais aperçu que les copains se vantaient de tout un tas de trucs invraisemblables ! Alors…

 

LES SENTINELLES

 

Alain EMERY

 

 

Gamin, je ne songeais qu’à les rejoindre.

Je les observais, campés face à la mer, la gapette rivée sur le crin blanchi, les mains croisées dans le dos, tels des sentinelles résolument tournées vers ces horizons chargés de poudre et de charbon, et je ne rêvais que de rompre leur muraille pour me nicher dans l’odeur lourde de ces vareuses poissées d’écailles et de sel. Ils avaient pourtant des trognes à faire peur, ces terre-neuvas, ces cap-horniers, ravinées sur les zincs et les ponts détrempés mais je ne voyais que leurs mains énormes, refermées sur de sombres chapelets de cicatrices. Toute l’âpreté de leur existence défilait entre ces doigts meurtris. Je regardais les miennes, blanches et douces comme du lait, et je me demandais bien pourquoi ces grandes gueules, dures au mal, endeuillées depuis toujours, acceptaient de promener sur ma silhouette malingre cette tendresse bourrue…

 

C’est qu’ils avaient compris, bien avant moi, combien j’aimais la mer.

 

A présent que les saisons ont fini par plonger dans ma viande, je crois que j’ai saisi l’essentiel. Ma force a pris en patience, et certains jours, il me semble avoir retenu du temps qui passe deux ou trois petites choses. Alors, une fois la plume posée, je vais me planter sur le front de mer et qu’elle soit hérissée d’un poil rêche et sauvage ou d’un bleu docile, qu’elle soit mauvaise fille ou enjôleuse, je la laisse me parler. J’entends alors son chant immense et têtu raconter les voiles sous le vent, les grains et les naufrages, j’entends jusqu’au plus profond de ma chair craquer le bois des navires et gueuler les marins. J’entrevois, dans le creux translucide des vagues, l’écho brutal de ces sacrées carcasses et sur leur peau dure, mêlées aux embruns, luisent des éclats de souffrance et d’espoir.

Il arrive qu’un enfant s’approche.

Peut-être devine t-il, dans le nœud de mes épaules, un peu de l’âme austère de ce pays, peut-être même sent-il sur son visage la trace du souffle qui m’anime.

Mais quoi qu’il puisse voir, imaginer ou pressentir, il ignore qu’à cet instant se blottissent contre moi les fantômes chaleureux de mon enfance, dans leur éternelle et bienveillante posture. Et moi je sais que je suis des leurs, désormais…

Les mains croisées dans le dos, je souris.

 

UN VRAI BIDE

Marielle TAILLANDIER

 

Il est là. Obstruant légèrement encore la perspective jusqu’aux pieds. Même sans le pyjama dont l’ampleur confortable empiète pourtant sur votre champ de vision. Vous tendez le cou pour voir vos pieds dont heureusement vous pouvez encore apprécier largement l’aspect général. Mais Lui, il est là.

 

Lui, ce n’est pas un locataire au bail à durée déterminée mais un indésirable squatteur qui a pris possession d’une partie de vous sans vous demander votre avis, comme c’est dans la nature des squatteurs. Lui, c’est une violation de corps de la quarantaine, un trafic d’hormones avec lesquelles Monsieur s’amuse beaucoup, un abus de confiance. Vous Le connaissez bien désormais puisque vous vous couchez et vous levez avec Lui. Mieux qu’un amant passionné, il est accroché à vos chairs, Il vous accompagne toute la journée, rivé à votre taille comme un bébé chimpanzé à celle de sa mère. C’est Lui qui force les fermetures Eclair à rester bloquées à trois centimètres du sommet de leur improbable ascension, vous coupant le souffle jusqu’à l’immobilisation. Lui encore qui transforme votre reflet dans le miroir en vagues adipeuses. Et si le miroir se trouve dans une boutique de vêtements, le regard de la jeune vendeuse anorexique glisse sur vous comme une couleuvre jusqu’à vous donner des frissons de honte, tandis que la demoiselle va vous chercher la taille supérieure dans ce pantalon qui vous plait tant, en vous rappelant d’un ton détaché que « tout est là » et que « normalement, ce modèle s’arrête à la taille… ». Parfois même vous distinguez un petit rire narquois de la part de celle dont la jeunesse de corps semble éternelle tout comme l’était la vôtre à son âge. Vous ruminez alors en hâte une revanche sur son insolence et, par la même occasion, sur l’inégalité criante des femmes devant la Nature mais vous vous interdisez de hurler dans la cabine d’essayage et prenez sur vous en respirant profondément, les poings serrés dans les poches du pantalon, si vous parvenez à les y enfoncer.

 

Tout avait pourtant bien commencé : les mollets, les cuisses, les fesses avaient glissé facilement dans le pantalon. Vraiment, tout était rentré, logé confortablement dans le tissu extensible, jusqu’à Lui. Monsieur fait blocage, se fait prier, fait son maniéré, manque d’air dans les fringues que vous tentez de lui imposer au prétexte parfaitement imbécile que c’est la mode. La mode ? Et alors ! Bientôt vous bénirez l’inventeur du pantalon à taille élastique que vous trouverez exclusivement chez le fabricant qui habillait si bien votre grand-mère. Pour l’instant vous riez encore jaune à l’idée de raffoler, un jour, de la mode Thermolactyl mais vous savez bien que votre tour viendra d’aller fouiner dans les rayons de ce magasin que vous fuyez encore, et où, un jour, vous rejoindrez les vieilles dames aux corps douloureux, n’aspirant plus qu’à s’habiller avec des rideaux. Ensemble vous évoquerez vos grâces passées auxquelles, pour rire, vous mettrez deux « s » en conjurant le sort.

 

En attendant ce jour merveilleux, vous êtes toujours dans la cabine d’essayage de cette boutique de mode, du moins, proposant encore aux femmes de votre genre des vêtements dignes de ce nom. Et voici le retour de la vendeuse, triomphante, qui vous tend, en soulevant le lourd rideau de velours pour que les autres clientes vous voient bien, le modèle que, justement, vous aviez soigneusement évité tout à l’heure, le trouvant d’une rare laideur. Déprimée, vous manquez de lui envoyer à la figure non seulement le pantalon mais votre haine à peine refroidie, avec son goût de revanche existentielle sus-évoqué. Puis, en la voyant compter ses boutons d’acné discrètement devant son miroir de poche, vous réalisez la chance formidable que vous avez d’avoir 40 ans : vos regards se croisent et c’est elle qui rougit. Alors une bouffée de bonheur vous envahit et vous lui adressez un sourire Gibbs en quittant la boutique : le bel âge, c’est bien le vôtre.